Divagations sur la coquille en typographie (origine, définition, étymologie)

Le terme « coquille » est couramment employé pour désigner, en typographie, une faute, une erreur commise à l’impression. Son ancienneté est attestée par l’invention d’un personnage allégorique, le seigneur de la Coquille mis en scène par les imprimeurs lyonnais lors de processions burlesques, au plus tard en 1566 (voir, sur la question, le Recueil des plaisants devis recites par les supposts du seigneur de la Coquille, Lyon, Perrin, 1857 et Arnould Locart, Recherches historiques sur la coquille des imprimeurs, Lyon, 1892).

Plaisants devis recitez par les suppots du seigneur de la Coquille, Lyon, 1601 (crédit : Bibliothèque municipale de Lyon/Googlebooks)

Dans la littérature technique, le terme fait son apparition avec le manuel de Martin-Dominique Fertel, La Science pratique de l’imprimerie (1723). On peut y lire (p. 194) : « Si un compositeur ne sçait bien l’orthographe, il est sujet à faire quantité de coquilles ».

« Aucune explication n’est sûre »

Si l’ancienneté du terme ne fait aucun doute, son origine laisse perplexe les linguistes. La question est d’autant plus délicate que les typographes de toutes les époques, attachés à leur langue verte, ont été friands d’étymologie sans toujours se montrer regardants sur la qualité de leurs sources.

Sur l’origine du mot coquille, on rencontre donc les explications les plus fantaisistes. En la matière, la palme revient sans doute au sémillant Stéphane Bern qui a consacré à la question l’une de ses chroniques sur Europe 1 en février 2021 :

Concernant l’origine de la coquille, deux légendes cohabitent. La première hypothèse est liée à la technique d’entretien des plaques d’impression de l’époque. On les nettoyait alors avec du blanc d’œuf. Mais parfois, des petits morceaux de coquilles restaient malencontreusement collés sur les plaques, ce qui bougeait les lettres et provoquait… des coquilles.

La deuxième hypothèse est un peu grivoise. Un jour, au Journal officiel, le mot coquille devait être écrit, et la lettre Q fut oublié, donnant le mot familier désignant les organes génitaux masculins. L’histoire a fait grand bruit et l’expression coquille est restée. 

Stéphane Bern, Historiquement vôtre, Europe 1, chronique du 24 février 2021. En ligne

Si la première hypothèse est à l’évidence une invention moderne, forgée par un esprit absolument ignorant de la technique typographique, la seconde reprend une légende assez répandue dans les milieux typographiques, .

Parmi d’autres explications fréquemment avancées, on trouve l’idée que la coquille Saint-Jacques, symbole des pèlerins, était l’emblème de nombreux imprimeurs et pouvait ainsi servir, symboliquement, à expier une faute — explication peu convaincante qui conduit à confondre la faute en tant que telle et sa réparation. Pour certains, le terme désignerait la coquille Saint-Jacques dans laquelle les typographes jetaient les caractères abîmés et inutilisables. Cette ‘explication paraît, elle aussi, assez peu crédible, la coquille Saint-Jacques constituant un réceptacle aussi rare que peu commode, aussi petit qu’instable.

En 1878, faute de parvenir à découvrir une explication convaincante, Eugène Boutmy en propose une délibérément fantaisiste :

Depuis longtemps nous cherchons, inutilement hélas ! l’étymologie du mot coquille dans son sens typographique. Après avoir compulsé, sans succès aucun, un grand nombre de dictionnaires et d’ouvrages spéciaux, nous avons pris le bon parti. « Vous y avez renoncé, » direz-vous – Que vous nous connaissez mal ! Nous avons imaginé une étymologie, nous souvenant à propos que cheval vient d’equus et caillou de silex. Voici notre trouvaille : parmi les diverses céémonies qui accompagnaient le mariage chez les Romains, il y en avait une qui s’est perpétuée en notre pays jusqu’à nos jours (dans les campagne du Perche, on appelle cela danser la pochette rousse). Après la célébration de l’union conjugale – ce que nous appelerions aujourd’hui la bénédiction nuptiale – le mari jetait à terre des noisettes et des noix que se disputaient les enfants, pour marquer qu’il renonçait aux choses de peu d’importance, aux bagatelles, au étourderies, en un mot Sparge, marite, nuces chante un berger de Virgile dans la huitième églogue. En cette circonstance, nuces devenait synonyme de Nugae. Or, de la noix à la coquille, il n’y a pas loin, on en conviendra. Substituez l’une à l’autre et vous aurez pour le mot coquille, pris figurément, la signification « d’étourderie, faute commise par étourderie ». C’est précisément ce qu’on entend par ce mot dans le langage typographique. On nous accusera peut-être d’avoir usé d’un peu de subtilité et de dextérité pour arriver à notre but. Nous en conviendrons volontiers, à une condition : trouvez mieux, ou dites Se non è vero, è…

Eugène Boutmy, Dictionnaire de la langue verte typographique, Paris, Liseux, 1878, p. 75-76

Plus récemment, le très sérieux Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey s’est emparé du problème sans prétendre le résoudre :

Le sens figuré inattendu de « faute d’imprimerie » (1723) s’expliquerait soit par l’ancienne locution (1350) vendre ses coquilles, « tromper » (en vendant des choses sans valeur), soit par allusion aux fausses coquilles Saint-Jacques de prétendus pèlerins ou, encore, à la forme de certaines lettres retournées ; aucune de ces explications n’est sûre.

Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2000, article « coquille »

La coquille comme marchandise frauduleuse

Le Thrésor de la langue française (1606) de Jean Nicot constitue un témoin importe de l’histoire lexicographique française. Il nous offre en quelque sorte un « état des lieux » du français à la fin de la Renaissance. L’auteur recense de nombreuses expressions idiomatiques, dont il donne la définition latine. A l’article « coquille », il traduit deux locutions vernaculaires :

Bailleur de coquilles, Planus, Impostor. B. ex Cic.
Dresser une coquille, Contechnari quippiam Comminisci fraudem. B. ex Plauto.

Un « bailleur de coquilles » serait donc un imposteur, un fraudeur. « Dresser une coquille », c’est projeter une fourberie. L’origine du terme est assez explicite :

Il est clair que l’expression réfère aux vendeurs de (prétendues) coquilles ramenées du pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle et qui sont sans valeur, d’abord parce que simples coquilles vides et, ensuite, qui plus est en général fausses

Pierre Guiraud « Le jargon des Coquillards », Marges linguistiques, n° 6, 2003, p. 71.

Cette définition est reprise en 1640 par Antoine Oudin.

Antoine Oudin, Curiositez Francoises pour supplement aux dictionnaires, Paris, 1640, p. 120.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’académie, en 1694, le sens de « fraude » ou « mensonge » est conservé :

On dit proverbialement à un homme qui en veut tromper un autre aussi fin que luy, ou luy debiter quelque chose dont il ne fait pas grand cas, ou luy en faire accroire en des choses qu’il sçait mieux que ceux qui luy en parlent. A qui vendez-vous vos coquilles? portez vos coquilles à d’autres. portez vos coquilles ailleurs. c’est vendre des coquilles à ceux qui viennent de saint Michel.

La coquille serait donc une marchandise trompeuse, sans valeur. Le terme serait ainsi peut-être à rapprocher du mot coquin et des coquillards chers à Villon. Ces définitions ont été naturellement repérées par les spécialistes, sans qu’un lien puisse fermement être établi avec la typographie.

Une explication par les gestes ?

En réalité, la définition de la coquille comme une « faute imprimée » est le résultat de l’extension tardive du sens donné à ce terme. C’est seulement à compter du milieu du XIXe siècle que la coquille désigne la faute en tant que telle. Dans sa première acception, le sens du mot est à la fois plus précis et plus restreint.

Dans La Science pratique de l’imprimerie, Fertel ne se contente pas d’évoquer le risque de faute. Il définit, par une marginalia, la coquille de la façon suivante : « Jeter les lettres dans une place pour un autre » [sic].

La coquille ne serait donc pas une faute proprement dite, mais le fait de jeter un caractère à la place d’un autre, dans le mauvais cassetin. La coquille ne s’effectue donc pas à la composition, par étourderie, mais lors de la distribution des caractères (c’est-à-dire leur rangement dans la casse). Momoro (Traité élémentaire de l’imprimerie, 1793) confirme que les coquilles « sont des fautes dans la distribution, qui se retrouvent à la composition. […] Ce sont des lettres les unes pour les autres, que l’on jette dans les cassetins qui ne leur conviennent point. »

Le Manuel pratique et abrégé de la typographie française de Marcelin-Aîmé Brun (1826) affirme de façon plus évidente encore que la coquille n’est pas la faute proprement dite, mais l’objet fautif en temps que tel, le caractère, le parallélépipède de plomb. Dans son manuel, les quatre occurrences du mot coquille renvoient toutes à la coquille comme objet.

p. 43 : « L’apprenti doit d’abord s’exercer sur du gros caractère, afin de pouvoir vérifier plus aisément sa composition, et qu’en la distribuant, s’il lui échappait une coquille, il pût la retrouver plus aisément. »

p. 44 : « On sent quelquefois à l’épaisseur de la lettre si on lève une coquille : alors on la met dans son cassetin, et on en prend une bonne. »

p. 85 : « Il ne faut pas, en distribuant, jeter la lettre de trop haut dans le cassetin, en battant du poignet. Ce défaut, malheureusement trop commun, remplit la casse de coquilles. »

p. 85 : « S’il vous échappe une coquille, c’est un petit malheur ; mais si vous ne la retrouvez pas de suite, il vaut mieux l’abandonner, parce que vous perdriez plus de temps à la chercher qu’à la corriger quand elle viendra dans le composteur ».

Marcelin Aimé Brun, Manuel pratique et abrégé de la typographie française, Paris, Didot, 1826

Trente ans plus tard, en 1857, dans le Manuel complet de typographie Frey propose à l’article « Coquilles » deux entrées bien distinctes, signe que le sens du mot est en train de s’étendre :

1. Dans une casse, on nomme ainsi toute lettre placée ailleurs que dans le cassetin auquel elle appartient. Elles proviennent généralement d’une distribution plus ou moins inexacte […]

2. Dans une épreuve, on nomme aussi coquille toute lettre fautive que le compositeur a placé à son insu, aussi bien que celle qu’il a levée par erreur.

A. Frey, Manuel complet de typographie, Paris, Roret, 1857, p. 116.

Cette extension du sens est confirmée par Jules Claye en 1883. Après avoir rappelé que la coquille est au sens strict une « lettre égarée », il dénonce comme erroné le sens plus large que fait la presse donne à ce mot :

On a pris l’habitude, et les journaux plus particulièrement, d’appeler indifféremment coquille toute faute d’impression quelconque ; c’est là une erreur. […] La coquille est une erreur qui ne porte que sur une seule lettre mise à la place d’une autre.

Jules Claye, Manuel de l’apprenti compositeur, Paris, Quantin, 1883, p. 64-65.

Étymologiquement, il semble donc que le mot coquille doive s’entendre non comme un caractère imprimé à la place d’un autre, ni même composé à la place d’un autre, mais simplement comme une lettre mal rangée dans sa casse, qu’elle soit utilisée en composition ou non.

Ainsi définie, la coquille n’est pas une faute, mais un objet qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas. Cette définition colle parfaitement avec la définition triviale ( et non spécifiquement typographique) rencontrée dans les dictionnaires depuis la fin de la Renaissance : une coquille, c’est une marchandise sans valeur, inutilisable, de la camelote.