Brutus Villeroi, inventeur du sous-marin. Nouveaux éléments biographiques

Note : Une version imprimable de ce texte a été déposée sur HAL, la plateforme d’archivage du CNRS, le 19 août 2021. Elle est disponible ici.


Le 15 septembre 2021 a paru aux éditions Plein Chant La Muse typographique, recueil des œuvres poétiques inédites d’un modeste ouvrier typographe nantais, François Villeroi (1771-1831),dont l’édition a été établie d’après le manuscrit autographe de l’auteur récemment découvert. Cette publication s’ouvre sur une notice d’une dizaine de pages dans laquelle j’ai tâché de reconstituer la biographie de François Villeroi. C’est en enquêtant sur ce personnage obscur et oublié que j’ai découvert son fils, l’ingénieur Brutus-Amédée Villeroi, passé à la postérité sous le nom Brutus de Villeroi (ou Villeroy), resté célèbre pour avoir fait naviguer le premier sous-marin de l’histoire au large de Noirmoutier en 1832 et pour avoir vendu à l’US Navy les plans de son premier sous-marin militaire, l’USS Alligator, en 1861.

Les activités navales de Brutus Amédée Villeroi ont déjà fait l’objet de travaux nombreux et érudits, dus à des passionnés d’histoire maritime français et américains, et sa carrière d’ingénieur naval est assez bien connue[1]. Les recherches effectuées pour la préparation de l’édition de la Muse typographique m’ont en revanche permis de mettre au jour des éléments biographiques nouveaux. Et, nous le verrons, l’histoire réserve quelques surprises…

Origines familiales

Brutus-Amédée naît à Tours le 18 messidor an II (6 juillet 1794). Il est le premier fils de François Charles Villeroi, modeste ouvrier imprimeur, et d’Anne-Sophie Guillot, qui s’étaient mariés le 1er octobre 1793 à Montrichard[2]. Parmi les témoins de son acte de naissance figure Norbert Lhéritier, « imprimeur du département de l’Indre-et-Loire », qui relaie en Touraine les décisions de la Convention. Le choix du prénom de Brutus trahit l’ardeur révolutionnaire qui anime ses parents. Brutus aura deux sœurs, Victorine, née le 2 germinal an IV (1er avril 1796) et Augustine, née le 28 pluviôse an VI (16 février 1798).

Lorsque l’imprimerie d’Auguste Vauquet et Norbert Lhéritier cesse son activité, la famille Villeroi quitte la Touraine. On la retrouve à Nantes en 1809[3]. Le père, François Villeroi, exerce désormais comme compositeur dans la prestigieuse imprimerie de Marcellin-Aimé Brun, dont il devient rapidement prote. Brutus grandit dans un milieu modeste, mais favorable aux études. Il apprend la musique et maîtrise de nombreux instruments. Le quotidien est cependant difficile. Typographe bohème, son père s’adonne autant à la poésie qu’à la boisson. À vingt ans, Brutus vit avec ses parents et ses deux sœurs dans les trois pièces d’un modeste appartement ouvrier du 36 quai de la Fosse[4]. L’officier qui recense la famille qualifie le ménage de « peu aisé ». Sa mère décède le 25 mars 1817[5]. Son père se remarie quelques mois plus tard avec Rose Perdriau, fille d’un « fabricant » nantais, de vingt ans sa cadette[6].  

C’est sans doute à cette époque que Brutus quitte le domicile familial. Doté d’une solide formation intellectuelle et de nombreux talents musicaux, il semble mener une vie de coureur et il multiplie les conquêtes féminines. Dans l’une des chansons qu’il lui adresse, son père l’engage à profiter de sa jeunesse :

À mon fils, qui se vantait de ses bonnes fortunes :
Tu prends les bell’s à l’hameçon,
V’là c’que c’est qu’d’êtr’beau garçon.
À ton âge, avec un’ chanson
        Comtesse & marquise
         Font à votre guise.
Mettre à profit cette saison
     C’est agir en sag’ garçon.

T’es choyé dans chaque maison :
V’là c’que c’est qu’d’être jeun’ garçon.
Bientôt tu deviendras grison ;
         Adieu ta devise :
         Amour, Galantise,
Retiens donc bien cette leçon
     Profitons d’êtr’ jeun’ garçon.[7]

Premier brevet : la guitare- harmonique

Brutus gagne la Bretagne et commence une carrière d’instituteur. C’est de Tréguier qu’il adresse au ministre de l’Intérieur, le 28 novembre 1821, sa première demande de brevet pour « l’invention d’un mécanisme adaptable au manche de la lyre ou guitare, à l’aide duquel on peut tirer les sons harmoniques avec toute la promptitude, la force et la pureté possible, sans aucune difficulté, en appuyant seulement sur des boutons placés au bas du manche, et correspondant par des tiges aux touches harmoniques qui alors s’élèvent à la hauteur des cordes et rentrent sitôt qu’on lâche les boutons »[8]. Le secret de la « guitare harmonique » de Villeroi réside dans un manche creux, parcouru par un mécanisme permettant, par un système de touches placées près de la caisse de résonance, de pincer les cordes. Le brevet lui est accordé le 21 décembre 1821 ; on ne trouve cependant aucune autre trace de cette invention.

Mécanisme de la guitare harmonique de Villeroi (source : INPI, 1BA1610 )

Au printemps 1823, Villeroi est à Saint-Brieuc. Il continue à « prendre les belles à l’hameçon ». Le 14 février 1824, d’une idylle avec Zoé Bretange, marchande de mode âgée 35 ans, naît un fils, Alfred, que Brutus refuse de reconnaître[9].

C’est peut-être cet épisode qui motive son retour à Nantes, où il s’établit comme professeur de musique. Le lundi 27 novembre 1826, la Feuille commerciale publie (p. 3) un « Avis aux amateurs de Guitare » qui vante une « Méthode d’harmonica pour la guitare ou la lyre », manuel d’« Amédée Villeroi » (mieux vaut faire oublier le prénom de Brutus sous la Restauration…), imprimé chez Melinet-Malassis[10]. Le livre est mis en vente au prix de 5 francs pour les souscripteurs. L’annonce se termine en précisant que Villeroi « donne des leçons de musique pour la guitare, la flûte et le cor. Il enseigne aussi le dessin, la miniature, la levée des plans, les nivellements et la géographie, et se charge de l’exécution de toute espèce de plans linéaires et topographiques ». En 1827, les Étrennes royales de Nantes le recensent comme professeur de musique. Il loge au numéro 26 de la rue du Calvaire et enseigne la flûte, le cor, la lyre et la guitare. Le même volume le recense également comme professeur de tachygraphie et de sténographie, de géographie et de mathématiques. « Géomètre de 1re classe », il prétend se charger de « toute espèce de plans et d’opérations de nivellement ».

Le mercredi 2 mai 1827, L’Ami de la Charte annonce la mise en location de sa « maison et petit Jardin, près les Sorinières ». Dans les Étrennes nantaises de 1829, il est encore répertorié comme professeur d’écriture, de tachygraphie et de mathématiques, mais il loge désormais « vis-à-vis la bourse ». Il quitte Nantes dans les mois qui suivent pour entreprendre une ambitieuse carrière d’ingénieur.

Le « bateau-poisson » de 1832

L’épisode du « bateau-poisson » de 1832 est bien connu. Voici dans quel terme la démonstration publique est relatée par la Feuille commerciale et maritime du dimanche 19 août :

Expérience d’un bateau sous-marin par M. Villeroi.
Le 12 août est devenu un jour de fête pour la population de l’île de Noirmoutier, par l’expérience publique du bateau sous-marin inventé par M. Villeroi (de Nantes). Celui-ci a fait à sa machine l’heureuse application des formes et des moyens de locomotion dont la nature a doué les poissons. Elle est longue de 3 mètres 20 centimètres, sur 1 mètre 10 centimètres dans son plus grand diamètre. Trois hommes suffisent pour la manœuvrer et y rester, sans être incommodés, pendant plus d’une heure.
À quatre heures, la mer étant dans son plein, M. Villeroi est entré dans sa machine et l’a poussée au large.
Le bateau sous-marin a d’abord couru à fleur d’eau pendant une demi-heure, ensuite il a plongé dans 15 à 18 pieds d’eau, où il a enlevé du fond des cailloux et recueilli quelques coquillages. Il a couru ensuite en divers sens pendant cette submersion pour tromper une partie des canots qui l’avaient entouré depuis le commencement de l’expérience. M. Villeroi, remontant ensuite, a reparu à quelque distance, se dirigeant à fleur d’eau dans diverses directions, et après cette navigation, qui a duré en totalité cinq quarts d’heure, il a ouvert son panneau et s’est montré au public, qui l’a accueilli d’un vif intérêt et de ses suffrages.
D’après cet essai, il paraît démontré qu’on peut, avec cette machine, parcourir à son gré des espaces étendus, tant au fond de la mer qu’entre deux eaux et avec la même vitesse, selon l’auteur, que le ferait une embarcation ordinaire. On peut alors, par ce moyen, se rendre, par un degré de profondeur d’eau, calculé d’après sa densité, au milieu d’un port, d’une flotte, à l’insu de l’ennemi, incendier ses navires en s’établissant sous leurs flancs ; les exposer à toute espèce d’avarie, en coupant leurs amarres ; on peut aussi, en raison de ces facultés, extraire du fond des eaux les objets naufragés, aller y recueillir le corail, l’huître perlière, divers coquillages.
L’auteur assure qu’il peut descendre à son gré jusqu’à 5 et 600 pieds de profondeur ; mais alors, vu l’absence totale de lumière, on s’y trouverait réduit à recueillir les productions de ces régions inconnues en les prenant au hasard avec la main. Lorsqu’il était par celle de 15 à 20 pieds, il distinguait parfaitement l’heure sur le cadran d’une montre, d’un bout à l’autre de la machine. Comme celle-ci est en fer, il n’a pu tenter toutes les expériences qu’il se propose sur le magnétisme ; une autre en cuivre lui offrira cet avantage.
« Au moment où nous voguions à fleur d’eau, disait-il, nous entendions le bruit des flots très distinctement, et nous étions éclairés par une lumière oscillante comme leurs ondulations ; elle nous présentait même parfois un effet fort surprenant, analogue à une espèce de scintillation. En descendant par 15 à 20 pieds de profondeur, la clarté s’est affaiblie graduellement, et nous n’avions plus qu’un demi-jour interrompu momentanément par le passage, peut-être, des poissons ou de quelques plantes marines ».

lan du « bateau-poisson » de Villeroi établi par Antoine Lipkens et Olke Uhlenbeck (La Haye, Archives nationales néerlandaises ; source : wikipédia).
Réplique de la structure du « bateau-poisson » de Villeroi réalisée par l’association « La Chaloupe » en 2020 d’après les plans d’Antoine Lipkens, 1837 (photo : Ouest France)

Largement relayées dans la presse de l’époque, ces expériences sont répétées dans un bassin en gare de Saint-Ouen en 1835 et devant des représentants du gouvernement néerlandais en 1836.

La presse  typolithographique  (1834)

La relative célébrité que lui procure cet épisode permet à Villeroi de s’établir à Paris. Il connaît la typographie par son père (décédé en 1831) et entreprend donc des recherches dans le domaine de l’imprimerie. En 1833, domicilié au n° 4 de la rue Clément, il met au point une « presse typolithographique propre au tirage accéléré, à l’encrage mécanique et à l’impression à plusieurs couleurs, pour le même tirage, sur papier, toile, cuire, etc. ». La demande de brevet pour cinq ans déposée le 8 juillet indique :

La presse typolithographique que j’ai inventée a les propriétés suivantes. Savoir :
1. D’imprimer à volonté à plusieurs couleurs par le même tirage et dans le même espace de temps qu’une seule couleur sur papiers, toiles, cuirs, etc.
2. De tirer des longueurs indéfinies en dessins sans fin et sujets répétés ou alternés
3. D’imprimer en même temps sur deux papiers différents
4. D’imprimer des matières des deux côtés à la fois
5. D’imprimer en creux, en relief ou à fleur
6. De donner l’encrage et le mouillage mécaniquement et en même temps que l’impression
7. De donner un tirage tellement accéléré qu’on peut obtenir jusqu’à cinquante exemplaires par minute.[11]

Le système mis au point est une presse rotative. La feuille, placée sur un « tympan sans fin » (c’est-à-dire un ruban de toile fermé) est entraîné par le cylindre central, où elle reçoit la pression d’un cylindre de pierre lithographique portant l’écriture ou l’image à reproduire. Ce cylindre de pierre lithographique est lui-même humidifié mécaniquement par une éponge et encré par des rouleaux. « Pour tirer à plusieurs couleurs », nous dit Brutus Villeroi, « il faut adapter autour du cylindre moteur autant de cylindres semblables [au premier], avec son appareil, qu’on voudra avoir de couleurs dans le même tirage ».

Mécanisme de la presse typolithographique de Villeroi (ici, système pour trois couleurs, avec trois cylindres lithographiques), 1833 (source : INPI, 1BA4320)

Au moment du dépôt du brevet, Villeroi est en négociation avec différents associés pour constituer une société. Il indique au ministre : « Formant en ce moment une société pour l’exploitation de ma découverte, je désirerais que l’ordonnance qui conférera mes droits d’inventeur fût différée de quelque temps afin qu’il me fût possible de prendre le brevet pour quinze ans, si mes associés le jugent convenable ».

Rien ne dit que cette société a finalement été formée ni que l’invention a jamais été exploitée. La presse typolithographique a pourtant bien été fabriquée, comme en témoigne le descriptif de L’exposition des produits de l’industrie française faite en 1834 :

L’exhibition de M. Villeroi, ingénieur à Paris, passage Dauphine, se composait : I° d’une presse lithographique, à encrage mécanique ; 2° du modèle en petit d’une machine hydraulique. Il attribue de nombreux avantages à sa presse, qu’il qualifie de typolithographique, et notamment d’imprimer à plusieurs couleurs par un seul tirage, d’encrer mécaniquement et de mouiller et d’imprimer simultanément, de tirer des longueurs indéfinies, ce qui la rendrait propre aux papiers peints, et de tirer à l’heure de 500 à 1000 exemplaires, etc.[12]

Comment Villeroi devint le « chevalier de Villeroi »

L’année suivante, en mai 1835, Villeroi dépose une nouvelle demande de brevet pour « un appareil propre à diminuer le tirant d’eau des navires, afin de leur faire remonter les rivières où la profondeur manque »[13]. J’ignore sur quelles sources repose la tradition selon laquelle il serait ensuite rentré à Nantes où il aurait pris un poste de professeur en mathématiques au collège Saint-Donatien – je crains qu’il ne s’agisse que d’une fiction destinée à accréditer l’hypothèse selon laquelle il aurait eu Jules Verne parmi ses élèves.

En 1845, il est à Paris et s’occupe de chemin de fer. Alors que le Ministère met aux enchères le marché pour la ligne de Creil à Saint-Quentin, une compagnie se forme, constituée de « MM. le comte Colbert, le conte Corbineau, Boulon, Petry, Desvoyes, Lestiboud