Sur la technique de Gutenberg : la fin d’un mythe ?

L’hypothèse de la « typographie cunéiforme »

En 2000-2003, le bibliographe Paul Needham et l’informaticien Blaise Agüera y Arcas formulèrent une hypothèse stimulante sur les origines de la typographie : la comparaison microscopique des caractères de la Bulla Turchorum de 1456 (composée dans le fameux « DK type ») laissait entrevoir de subtiles variations de tracé entre les différentes occurrences d’une même lettre. Needham a résumé lui-même, en français, les conclusions de cette étude :

Sur une page donnée, pas une seule lettre n’est semblable à une autre. […] Nous sommes donc amenés à en conclure que ces premiers caractères européens ne dérivaient pas de matrices métalliques stables marquées au poinçon. Ils étaient réalisés à l’aide d’un autre procédé où les contours d’une lettre étaient reconstitués dans une matière malléable comme le sable fin. Ces matrices ad hoc ne pouvaient être utilisées qu’une fois et devaient être remodelées à chaque nouvelle fonte. […]
Les recherches plus récentes indiquent que chaque moule était une construction distincte, les contours de la lettre résultant de l’empreinte de plus petits éléments, en vue de faire apparaître hampes, courbes, traits obliques ou losanges terminaux. Selon l’état actuel de nos connaissances, ce mode de fabrication des caractères ou « typographie cunéiforme » comme l’appellent les spécialistes, constitue la technique utilisée pour toutes les polices de caractères en Europe.

Paul Needham, « Johannes Gutenberg et l’invention de l’imprimerie en Europe », dans Les Trois Révolutions du Livre, Paris, Imprimerie nationale, 2002, p. 184-185.

Selon cette hypothèse, donc, Gutenberg aurait fondu ses types dans des matrices de sable, détruites après chaque caractère, matrices elles-mêmes composées à partir de « morceaux » de lettres indépendants (l’empreinte trois fois répétée d’un même jambage servant à préparer la fonte d’un m). Gutenberg et ses successeurs immédiats n’auraient donc possédé ni matrices métalliques ni moule à main.

Cette hypothèse séduisante a longtemps circulé chez les historiens de la typographie, et je l’ai moi-même récemment reprise à mon compte dans un manuel d’agrégation.

La Bulla turchorum, Mayence, Gutenberg, 1456 (Princeton, Scheyde Library)

N’étant pas germaniste, j’ignorais que, dès 2015, le professeur Christoph Reske avait repris les éléments de ce dossier pour aboutir à une conclusion radicalement différente de celle de Needham et Agüera y Arcas. La traduction anglaise de son étude a été publiée le 11 décembre 2020 et se trouve désormais librement accessible : http://doi.org/10.25358/openscience-5438

La démonstration

Dans cet article, Christoph Reske met en œuvre une méthodologie tout à la fois redoutable d’efficacité et remarquable de simplicité.

En s’aidant d’un outil numérique simple et robuste (le logiciel de traitement d’images GIMP, sous licence libre), l’auteur reproduit l’approche mise en œuvre par Agüera y Arcas. Il procède à la comparaison de numérisations en haute définition de caractères réputés identiques. Ce travail l’amène à constater à son tour de subtiles variations entre les différentes occurrences d’une même lettre, et à confirmer ainsi le constat de départ formulé par Blaise Agüera y Arcas et Paul Needham.

L’hypothèse de la « typographie cunéiforme » permet d’expliquer ces différences. Mais, sur un plan épistémologique, elle s’avère peu économique. Christoph Reske applique donc le principe du rasoir d’Ockham, en posant une question simple : les variations constatées sont-elles significatives ?

Pour y répondre, il applique la même méthode de comparaison aux caractères d’une édition plus tardive, la Summa angelica de casibus conscientiae d’Angelus de Clavasio (Nuremberg, 1488), produite à une époque où la documentation atteste l’existence du moule à main et des matrices métalliques. Or, Reske découvre dans les caractères de cette édition des variations comparables à celles constatées dans la Bulla turchorum.

Dès le début de son étude, le bibliographe rappelle les facteurs susceptibles d’expliquer de telles variations dans l’impression des lettres : problèmes liés à la fonte des caractères, variations d’encrage ou de foulage, imperfections du papier peuvent expliquer de telles différences… Il aboutit ainsi à une conclusion simple : les variations constatées entre les différentes empreintes d’une même lettre dans la Bulla turchorum sont compatibles avec l’emploi de caractères fondus dans des matrices métalliques frappées par des poinçons.

Dès lors, l’hypothèse coûteuse de la « typographie cunéiforme » semble pouvoir être abandonnée.

Bibliographie

L’hypothèse de la « typographie cunéiforme » :

  • Blaise Agüera y Arcas, « Temporary Matrices and Elemental Punches in Gutenberg’s DK type » dabs Kristian Jensen (Ed.), Incunabula and their readers. Printing, Selling, and using Books in the Fifteenth Century, Londres, 2003, p. 1-12.
  • Paul Needham, « Johannes Gutenberg et l’invention de l’imprimerie en Europe », dans Les Trois Révolutions du Livre, Paris, Imprimerie nationale, 2002, p. 181-187.

La réfutation :

  • Christoph Reske, « Hat Johannes Gutenberg das Gießinstrument erfunden? Mikroskopischer Typenvergleich an frühen Drucken », dans Gutenberg-Jahrbuch, 90, 2015, p. 40-59 [non consulté]
  • Christoph Reske,  » Did Johannes Gutenberg invent the hand mould? Conclusions drawn from microscopic type comparisons of early prints », en ligne : http://doi.org/10.25358/openscience-5438