En Bréhémont, à côté du chanvre : un fromage et des oies
L’activité économique de Bréhémont jusqu’au milieu du XXe siècle a largement tourné autour de la culture du chanvre. Les rouissoirs aménagés sur les rives de l’Indre et la centaine de fours (ou « fourneaux ») encore visibles dans le village attestent l’importance passée de cette activité, aujourd’hui presque intégralement disparue. Cette histoire de la culture du chanvre en Bréhémont a été célébrée et documentée par le travail de Bernard Toulier dans les années 1970 (1), puis par l’activité de l’association Les Rouissons d’Bréhémont et de son principal animateur Serge Brosseau (2), qui ont largement contribué à valoriser ce patrimoine. On sait aussi que sur ces terres grasses, fertilisées par les crues, le maraîchage a connu de véritables heures de gloire. Un voyageur du XIXe siècle pouvait ainsi affirmer que la terre de Bréhémont était « une des plus riches de France » et les champs « les plus beaux que l’on connaisse » (3).
L’activité des Bréhémontais n’a pourtant pas toujours tourné autour du chanvre. Au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime, d’autres produits ont fait la réputation du village, et ont fait rayonner son nom bien au-delà du Val-de-Loire.
Un fromage « gras, de petite taille, de bonne saveur et de bonne odeur »
L’île de Bréhémont, longue bande de terre enserrée par les rives de l’Indre, du Vieux-Cher et de la Loire, constitue un terrain favorable non seulement à la culture et au maraîchage, mais également à l’élevage. Au Moyen Âge et à la Renaissance, ses pâturages gras et humides ont permis une production laitière considérable, dont témoignent les romans de Rabelais : à la naissance du géant Gargantua, faute de lait en quantité suffisante, son père Grandgousier ordonne qu’il soit allaité à Bréhémont.
Et lui furent ordonnées dix et sept mille neuf cent treize vaches de Pautille, et de Bréhémond, pour l’allaiter ordinairement, car de trouver nourrice suffisante n’était possible en tout le pays, considéré la grande quantité de lait requis pour icelui alimenter. (4)
Si la fiction rabelaisienne prête à sourire, elle renvoie à production laitière dont l’importance fut bien réelle. Ce lait a permis la fabrication du fromage de Bréhémont, célèbre dans toute l’Europe au XVe siècle, auquel Bruno Laurioux a consacré une étude solide et documentée (5).
La plus ancien trace connue du fromage de Bréhémont est une ordonnance royale de 1422, qui détermine le prix des diverses marchandises mises en vente à Poitiers. Le « meilleurs formage de Bresmont » était alors taxé à 3 sous 4 deniers, montant qui permet à Bruno Laurioux de le situer au « deuxième rang parmi les fromages, juste derrière celui ‘de forme’, mais bien au dessus des variétés locales venues de Hérisson ou de Montmorillon. »

Dès le début du XVe siècle, donc, la réputation du fromage de Bréhémont lui permet de circuler au-delà de la province de Touraine sur plus d’une centaine de kilomètres, distance considérable pour un simple produit alimentaire. Le Bréhémont est un met précieux: un simple fromage se vend alors au prix d’une centaine de poires ou d’un chapon d’un an, « plus cher qu’une poule, bien plus qu’un poulet, à peine moins qu’un cochon de lait ! » C’est un véritable produit de luxe, présenté sur la table des nobles dans tout le Val-de-Loire, et qui figure parmi les cadeaux offerts par la ville de Tours aux conseillers de la Reine de Sicile en 1430 (6).
Sa réputation perdure au XVIe siècle, puisque l’on trouve dans la littérature de la Renaissance aux moins deux autres mentions du fromage de Bréhémont : en 1505, Didier Christol, le traducteur de L’honneste volupté de Platina, précise que les fromages de Chauny et Bréhémont « sont moult bons ». En 1546, encore, dans le Tiers livre de Rabelais, le personnage de Her Trippa envisage de lire l’avenir dans « un fromaige de Brehemont ».
A quoi ressemblait ce fromage alors célèbre ? La seule description dont on dispose se trouve dans un traité italien, la Summa lacticiniorum (« Somme sur les laitages ») publiée par le médecin piémontais Pantaleone da Confienza en 1477 – preuve que la réputation du fromage de Bréhémont a alors largement franchi les frontières du royaume. Vantant les bons fromages de Touraine, Pantaleone da Confienza précise :
Les fromages de Bréhémont (Breamunt) sont de loin les meilleurs de cette région. Ils sont en effet gras, de petite taille, de bonne saveur et de bonne odeur, point trop visqueux et, en vérité, on peut les compter parmi les fromages appréciés de France (7).
Malgré ces précisions sur l’odeur, la viscosité, et la taille du fromage de Bréhémont, Pantaleone da Confienza ne nous dit pas à partir de quel lait il est produit : Bruno Laurioux, remarquant que les varennes étaient surtout parcouru par des troupeaux de moutons, semble pencher en faveur du lait de brebis. Mais le texte de Rabelais indique la présence en Bréhémont d’un élevage bovin suffisamment important, qui nous font pencher du côté du lait de vache… Il est, évidemment, impossible de trancher faute de documents plus précis
Bréhémont, capitale du duvet d’oie ?
Sous l’Ancien Régime, Bréhémont a aussi dû sa célébrité à quelques volatiles…
En 1478, un serviteur de Louis XI nommé Estienne Du Boys se trouva chargé de repeupler les garennes de la forêt de Chinon, alors en manque de petit gibier. Après être allé à Thouars « faire prendre par les gens du pays des lièvres vifs », il se rendit « en Brehemon » pour y « faire prendre des perdrix vives » (8).
Mais une autre espère d’oiseaux contribue à la réputation du village : les oies. En 1675, dans son édition des Quinze livres de Martial, le Tourangeau Michel de Marolles ajoute une note sur le terme pluma :
Le lict de plume [que Martial] appelle simplement Pluma est proprement ce qu’on appelle Coite [couette]. On la remplit de plumes d’oye ou de Cigne, & comme il s’en nourrit beaucoup dans la Brenne, & mesme par toute la Province où est encore l’Isle de Brehemon, entre les Rivieres de Loire et de Cher, où les Oyes viennent faire leurs pontes et leurs petits, on en porte en divers lieux plus que d’aucune autre Province qui soit dans le Royaume.

Les oies qu’évoque Michel de Marolles semblent bien être sauvages, puisqu’il mentionne des oiseaux qui « viennent faire leurs pontes ». Sans doute s’agit-il là d’oies cendrées (Anser anser), mais cette mention est mystérieuse : le Val de Loire ne constitue pas aujourd’hui un lieu de ponte pour cette espèce qui migre pour nidifier plutôt vers le nord de l’Europe. Ce qui semble remarquable en revanche pour notre propos, c’est l’affirmation finale selon laquelle l’île de Bréhémont constitue à l’époque le principal exportateur de duvet d’oie de tout le royaume de France !

Au XVIIIe siècle, l’élevage d’oies domestiques constitue bel et bien une activité économique importante pour les Bréhémontais (9). Le document le plus éloquent sur la question est sans doute l’acte d’assemblée des habitants du villages du 8 septembre 1777, repéré et transcrit par Brigitte Maillard (10), qui rapporte les vifs débats qui opposent alors les villageois au sujet de l’utilisation des « communs », pâturages dont l’usage était partagé entre les habitants : les éleveurs de vaches et de chevaux s’opposaient alors à ce que les propriétaires d’oies et de moutons puissent faire usage desdits communs « parce que les moutons rasent l’herbe de telle sorte que les grands bestiaux ne peuvent plus la pincer » et que les oies « par leur fiente » brûlent l’herbe et « empestifèrent lesd. grands bestiaux« . Le document rapporte des discussions intéressantes : à ceux qui affirment que les oies, par leur fientes, « fument lesdits communs et ne portent aucun préjudice aux bestiaux », les autres répliquent qu’elles portent préjudice non seulement aux communs, mais mêmes aux champs de céréales : « lorsqu’ils sont emblavés par les inondations, elles l’arrachent ».
Plus important pour nous : cet acte atteste surtout l’existence, à Bréhémont de 35 éleveurs possédant des « troupeaux d’oies », qui génèrent une activité économique importante : « les oies portent un bénéfice assez considérable à ceux qui sont dans le cas d’en nourrir et élever« .
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A coté du chanvre,l’élevage a ainsi représenté une part importante de l’activité économique bréhémontaise. Ces deux activités ne sont évidemment pas opposées, bien au contraire. Dans la délibération du 8 septembre 1777, les Bréhémontais signalent justement l’importance de l’élevage pour la culture du chanvre : l’élevage des bêtes y est décrit comme nécessaire, « non seulement rapport au bénéfice et aux services qu’ils rendent, mais encore parce qu’ils font des agrats qui servent à la production du chanvre qui fait la principale récolte de ladite paroisse« .
Notes
- Bernard Toulier, « Notes sur la culture du chanvre en l’île de Bréhémont », Bulletin de la Société archéologique de Touraine (2 parties), 1976.
- Serge Brosseau et Jocelyne Pécault, Le chanvre en l’Isle de Bréhémont, Langeais, Amoureux du Vieux Langeais, 1988. Voir également les films documentaires réunis sur le site de Ciclic: https://memoire.ciclic.fr/magazine/autour-des-archives/culture-du-chanvre-les-rouissons-d-brehemont
- Ardouin-Dumazet, Voyage en France. Touraine et Anjou, rééd. La Geste, 2019, p. 170.
- François Rabelais, Gargantua, 1534 (éd. 1542, version modernisée), chapitre 7.
- Bruno Laurioux, « Du Bréhémont et d’autres fromages réputés au XVe siècle », dans Scrivere il Medioevo. Lo Spazio, la santità, il cibo, Viella, 2001, p. 319-333.
- Bernard Chevalier, Tours ville royale, 1975, p. 117, note 16.
- Cité par B. Laurioux, art. cit.
- Comptes de l’hôtel des rois de France aux XIVe et XVe siècles, éd. Douët d’Arcq, Paris, 1865, p. 359
- Un dénommé Soreau évoque « les oies de Bréhémont » dans un récit de voyage en Touraine en 1784 ; « Soreau cite les vignobles les plus fameux. Il parle des melons extraordinaires de Langeais, des oies de Bréhémont. » (Bulletin de la SAT, 1901, p. 558). Hélas, l’édition partielle du manuscrit, donnée par Bosseboeuf en 1903 (Bulletin de la SAT, 1903, p. 124-143), ne comprend pas la partie relative à Langeais et à Bréhémont, et on ignore où le manuscrit se trouve aujourd’hui
- Arch. dép. d’Indre-et-Loire, 3E17/61, publié dans Brigitte Maillard, Les campagnes de Touraine au XVIIIe siècle, Rennes, PUR, 1998, annexe, texte 8.
